Tucker Torpedo (1948)

Photos by Pawel Litwinski, courtesy RM Auctions.

 

Publié par Philippe Baron le 8 juillet 2014.

 

Chapitre rare et particulier dans l’histoire automobile américaine, la Tucker représente le rêve d’un homme, Preston Tucker. Un rêve si intense, qu’il a même été porté à l’écran par Francis Ford Coppola au milieu des années 80 avec The Man and His Dream dans lequel Jeff Bridges interprète le rôle de Tucker, entrepreneur passionné qui ambitionne après la seconde guerre mondiale de créer une voiture révolutionnaire, décrite comme étant « la première nouvelle voiture en 50 ans ». Malheureusement pour lui, la suite des événements en décidera autrement.

 

 

Preston Thomas Tucker voit le jour le 21 septembre 1903 dans le Michigan. Il grandit dans la banlieue de Lincoln Park, à proximité de Détroit. Tout jeune, il se passionne pour l’automobile et la mécanique. Il occupe plusieurs emplois reliés de près ou de loin à l’industrie automobile, que ce soit sur les chaînes de montage de Ford, dans le service postal de Cadillac, dans la police, à moto ou au volant d’une voiture de patrouille, ou comme vendeur très convaincant dans une concession Chrysler, Dodge, Packard, Pierce-Arrow ou Studebaker.

 

 

En 1929, il s’associe avec Harry Miller, pilote mais aussi constructeur de voitures de courses. Dans la première partie des années 30, Tucker se fait un nom dans le milieu de la course automobile, plus précisément celle des 500 miles d’Indianapolis pour laquelle il conçoit quelques modèles qui s’imposeront dans un bon nombre d’épreuves. Mais en 1935, Miller et Tucker se séparent et des rumeurs circulent au sujet de Preston Tucker et d’une histoire de fonds détournés à des fins personnels.

 

 

En 1937, il ouvre à Ypsilanti une petite entreprise d’outillage, installée derrière la maison familiale. Puis il invente une automitrailleuse ultra-rapide avec une tourelle mobile en Plexiglas sur le toit. Cette tourelle, qui intéressera l’armée américaine, sera installée sur tous les bombardiers et avions de chasse américains. C’est de cette façon que Tucker participera jusqu’en 1945 à l’effort de guerre américain.

 

Photos : Concept Carz

 

En 1946, Preston Tucker crée la Tucker Corporation à Chicago. La compagnie s’installe dans une ancienne usine qui fabriquait les moteurs d’avions des B-29. La mise à disposition des locaux est attribuée par une commission spéciale qui, dans ses conditions, impose à la nouvelle compagnie de justifier d’un capital social, et non des moindres de 15 millions de dollars avant la mi-juin 1947 ! Tucker n’a pas le moindre cent de cette somme. Pour parvenir à ce résultat, il doit rapidement concevoir sa voiture révolutionnaire et trouver suffisamment de clients et d’actionnaires pour alimenter les caisses de la Tucker Corporation.

 

 

La carrosserie au design peu orthodoxe est signée Alex Tremulis, le styliste qui avait travaillé pour Cord, Duesenberg, Auburn et pour le concept-car Thunderbolt de Chrysler. Pour la partie mécanique, sont prévus un très original moteur à six cylindres opposés à plat, refroidi par air, placé à l’arrière du véhicule, une boite automatique à double convertisseur de couple. Les innovations sont très nombreuses, citons un phare central « cyclope » pivotant grâce à la direction (procédé repris 25 ans plus tard par la Citroën DS), un pare-brise conçu pour sortir de son ancrage en cas d’accident, des portières ‘autoclaves’ permettant de dégager une large échancrure dans le toit, et un tableau de bord fortement rembourré pour la sécurité et comportant une unique platine regroupant toute l’instrumentation sur un seul cadran. Toujours dans les plans originaux de la voiture, Tucker visualise d’autres innovations et caractéristiques de sécurité mais qui seront abandonnées, comme les freins à disques, faute de ressources et de temps. A noter que les ceintures de sécurité prévues dans la liste des équipements seront retirées, craignant de donner l’impression que la voiture n’était pas sécuritaire.

 

 

Le premier modèle est réalisé en moins de cent jours, mais dans la hâte, le moteur de 9 651 cm3 conçu pour les hélicoptères Bell est remplacé par un moteur de 5 494 cm3 construit par Air Cooled Motors. La boîte de vitesse à deux convertisseurs est remplacée par une boîte traditionnelle d’origine Cord. Le prototype, alors baptisé Tin Goose, est présenté lors d’une campagne publicitaire, relativement onéreuse, et remporte un vif succès auprès des foules. Même révisées à la baisse, les techniques employées sont très en avance sur la production américaine d’alors. Avec ses formes novatrices, son vaste habitacle, sa puissance de 166 chevaux et sa vitesse de plus de 175 km/h, la Tucker ne peut que marquer les esprits. Les commandes affluent et l’affaire paraît bien lancée, à tel point qu’au début 1947, l’entreprise qui ne comptait que 200 employés, en compte maintenant plus de 2 000 lorsque débute officiellement la construction en série de la voiture.

 

 

Preston Tucker avait prévu une cadence de 1 000 voitures par jour. Cependant en cinq mois, l’usine n’avait réussi à en assembler qu'une cinquantaine. Les clients, les actionnaires, les revendeurs s’inquiétèrent. Et puis, s’enchaînèrent plaintes et procès, des ennuis d’approvisionnement et une enquête acharnée de la SEC (Security and Exchange Commission) qui avait à l’œil les manufacturiers indépendants, plus nombreux à l’époque. La Tucker Corporation est forcée de liquider ses actifs. Preston Tucker sera acquitté aux termes du procès tenu devant jury. Mais, le mal était fait, le rêve était brisé. Dommage, la Tucker aurait pu faire une brillante carrière. Avec une étude plus poussée, elle aurait sans doute pu révolutionner l’automobile dans son pays.

 

 

Preston Tucker, d’un optimisme contagieux, se relèvera de cette épreuve et tentera sa chance en vain au Brésil et décèdera à 53 ans d’un cancer des poumons le 26 décembre 1956 à Ypsilanti. Il sera inhumé au Michigan Memorial Park à Flat Rock. Ses voitures, elles, survivent et sont très prisées. En incluant le prototype, 51 Tucker ont été assemblées. Aujourd’hui, 47 de ces voitures sont toujours en circulation ou reposent dans un musée. Alors que Preston Tucker tentait de vendre sa berline au prix de 1 830 $ en 1948, aux enchères d’aujourd’hui, sa valeur dépasse les 750 000 $.

 

Preston Tucker
Alex Tremulis (1914-1991)
Photos : Barrett-Jackson