Peugeot & la Seconde Guerre mondiale

Le rustique Peugeot DMA, symbole de guerre et de rationnement.

 

Publié par Philippe Baron le 23 septembre 2012.

 

Le 2 septembre 1939, la déclaration de guerre et la mobilisation générale viennent stopper la production automobile. Peugeot participe à nouveau à l’effort de guerre en produisant des obus de 155, des moteurs d’avions Gnome & Rhône dans son usine de Bordeaux, des cellules d’avions dans les ateliers de la Garenne. Peugeot comme tous les autres constructeurs français évacue ses usines et une grande partie de ses machines-outils pour qu’elles ne soient pas réquisitionnées par l’ennemi.  Cependant, le 22 juin 1940, avec la signature de l’armistice, le Marechal Pétain livre la France pieds et poings liés au Reich d’Hitler. L’ordre est donné aux entreprises françaises de reprendre le travail et d’aider la France à se relever. 

 

L'exode

Des commissaires allemands sont nommés à la tête de chaque usine Peugeot pour veiller à la bonne exécution des ordres qui étaient la réparation du matériel allemand et la production d’utilitaires destinés à l’armée occupante. Outre le camion utilitaire DMA, équipé d’un moteur de 402, les ingénieurs de Peugeot avaient élaboré en 1941 une deux-places mue par un moteur électrique : la VLV pour « voiture légère de ville ». D’un poids de 365 kilos, d’une autonomie de 80 km, elle roulait à une vitesse maximale de 32 km/h. Mais à l’heure du rationnement des matières premières, la production s’arrêtera après 377 VLV fabriquées pour se consacrer aux véhicules dédiés à l’envahisseur. Jean-Pierre Peugeot était obligé de composer avec l’ennemi en travaillant notamment avec Volkswagen.

 

Cependant, à Sochaux, tout comme dans l’unité de fabrication de Bordeaux réquisitionnée pour produire des pièces de moteurs d’avion BMW,  de nombreux sabotages vont viser à limiter la capacité de production et d’importantes quantités de matières premières comme l’acier, le cuivre, l’aluminium ou le laiton, seront dissimulées. Les salariés de l'usine vont s'atteler à faire baisser la productivité par toutes sortes de moyens : utilisation de machines anciennes, pénuries de matières premières organisées, etc. La productivité baisse de 80% par rapport à celle de 1939. De discrètes opérations de sabotage des pièces fabriquées sont aussi organisées : mauvais alliage, joints de culasse poreux, embrayages affaiblis, etc. Cette lutte clandestine et quotidienne contre l’occupant est aidée discrètement par la direction de Peugeot en donnant aux mouvements de résistance des moyens et une liberté d’action sous la forme de certificats de travail et d’emploi au sein de l’usine.

 

La Peugeot VLV
Jean-Pierre Peugeot

Début 1943, Ferdinand Porsche prend l'usine sous sa direction et demande à ce qu'elle participe à l'effort aéronautique de guerre allemand en fabriquant des pièces du nouvel avion de chasse, le Focke-Wulf TA 154. Mais cela pose un problème de conscience à Jean-Pierre Peugeot et à son bras droit Maurice Jordan. Il s'agit là d'une collaboration stratégique avec l'armée allemande. De plus, les usines risquent d'être la cible des bombardements alliés, ce qu'elles avaient réussi à éviter jusque là. À cette même période, le Special Operations Executive ou SOE, le service secret britannique chargé de l'action subversive, envoie un de ses agents, Harry Ree dans la région. Ce dernier, qui a pour nom de guerre « César », a la charge d'organiser avec la Résistance locale des réseaux de sabotage. Il entre en contact avec Pierre Sire qui coordonne dans les usines Peugeot le ravitaillement du personnel et l'aide aux employés prisonniers en Allemagne. Ce dernier lui fait rencontrer Rodolphe Peugeot, résistant et cadre dans l'entreprise familiale. Mais celui-ci est méfiant, il demande des gages que César travaille bien pour Londres, craignant un coup monté de la Gestapo. Il est rassuré par la diffusion sur la BBC de la phrase convenue entre eux, « La vallée du Doubs est belle en été ». Il va alors verser chaque mois 50 000 francs à « César » pour financer ses opérations et lui fournir laissez-passer et véhicule.
 

Captain Harry Ree

« Les peupliers de Jean-Pierre sont trop grands ». Ce message est diffusé par la BBC au début de juillet 1943 après la communication d’une liste établie par la Resistance sur les différents sites industriels travaillant avec l’ennemi à Londres et au QG du Général de Gaulle. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1943, 137 bombardiers britanniques de la RAF largueront près de 1 000 bombes. Mais sans doute gênés par la DCA allemande installée la veille, les obligeant à un largage à plus haute altitude, trompés peut-être aussi par une erreur de marquage des avions éclaireurs qui auraient confondu la cheminée de la brasserie de Sochaux avec celles de l'usine et également gênés par un vent assez violent cette nuit là, les bombardiers manquent en grande partie leur cible. Seuls l'atelier de mécanique est détruit et ceux de la carrosserie et de la fonderie sont endommagés mais la forge et l'emboutissage, ateliers les plus importants de l'usine ne sont pas atteints. En revanche, les quartiers ouvriers de la ville ont été touchés de plein fouet : 400 immeubles ou bâtiments sont détruits, on compte 120 morts, 250 blessés et plus de 1200 sinistrés.

 

 

En septembre 1943, Ferdinand Porsche et son neveu Anton Piëch se rendent à Sochaux pour rencontrer Jean-Pierre Peugeot. Ils veulent que l'usine sochalienne apporte sa contribution à un nouveau projet allemand qu’ils présentent sous le nom de code 1144. Ils expliquent sans plus de détails qu'il s'agit pour Peugeot de fabriquer le fuselage d'un nouvel engin. En fait, il s'agit du projet allemand de fusées volantes V1. Les dirigeants français essayent de jouer la montre en expliquant qu'ils n'ont pas assez d'hommes pour fabriquer le nouveau fuselage en plus des camions déjà produits, mais Porsche menace alors de fermer l'usine, ce qui signifie en fait le transfert avec hommes et machines en Allemagne. À cette époque, les Anglais sont au courant de la fabrication des nouvelles fusées allemandes, même si aucune n'a encore été tirée contre la Grande-Bretagne, surtout grâce aux photographies aériennes des sites allemands de Peenemünde et de ce qui semble être des sites de lancement dans le Nord de la France. Mais ils n'en savent pas beaucoup plus. 

 

Or un ingénieur de Peugeot, Cortelessi, envoyé en Allemagne dans les usines Volkswagen pour préparer la coopération avec l'usine française, arrive à copier les plans du V1 et par l'intermédiaire de César à les transmettre à Londres. Cela permettra à la RAF quelques jours plus tard de bombarder, non plus un peu à l'aveuglette les sites prétendus de lancement ou de construction des fusées, mais l'usine de Fallersben où se fait l'assemblage final du nouvel engin, retardant ainsi de plusieurs mois leur lancement sur Londres. De son côté, Jordan arrive à différer la construction du 1144 dans ses usines, suffisamment pour que Porsche décide d'annuler la fabrication à Sochaux. La construction du fuselage sera réalisée dans le camp de concentration de Dora et dans des mines de Tiercelet en Meurthe-et-Moselle par des déportés et des prisonniers russes. 


Cette information fournie par un ingénieur de Peugeot donnera du poids à la Résistance locale pour demander aux Anglais l'arrêt des bombardements du site franc-comtois. Ce qu'ils obtiennent, sous conditions de procéder à des sabotages pour empêcher la bonne marche de la production militaire de l'usine. Rodolphe Peugeot obtient l'accord de Jean-Pierre Peugeot, malgré les craintes de ce dernier qui connaît les risques de représailles allemandes et de transfert de l'usine en Allemagne. César choisit alors ses hommes dont des employés de l'usine et va mener, de l'automne 1943 au printemps 1944, plus de 14 sabotages, Jean-Pierre Peugeot facilitant leur circulation dans l'usine et indiquant les matériels à saboter qui conjuguent efficacité et relative discrétion aux yeux des Allemands. 

 

Ferdinand Porsche offrant une voiture à Hitler pour son 50ème anniversaire à Berlin

C’en est trop pour Ferdinand Porsche, qui ne fait plus confiance à ces usines, et qui va plaider directement auprès d’Hitler contre le manque d’investissement des ouvriers et cadres sochaliens. Il va obtenir la déportation de 8 cadres de l’usine, dont Auguste Bonal (qui donnera d’ailleurs son nom à titre posthume au stade sochalien), et la Gestapo va multiplier les arrestations et César, blessé en échappant à un contrôle, doit se réfugier en Suisse voisine pour se faire soigner.


Mais en mars 1944, le Royal Air Force Bomber Command programme un bombardement de l'usine sochalienne, persuadé que les Allemands, soucieux d'accélérer la fabrication des V1, vont y démarrer la production de fuselage envisagée en 1943. Pour l'éviter, César organise avec la Résistance franc-comtoise une grosse opération de sabotage en coupant toute l'alimentation électrique de l'usine. Des photos des sabotages sont envoyées à Londres qui, convaincu, annule alors le bombardement prévu.


Peugeot comptait 14 567 collaborateurs en 1939. Il en reste à peine 6 000 en 1944. Les allemands imposent des horaires de travail infernaux de 54 heures par semaine. Le manque de dynamisme des ouvriers affaiblis entraînent fusillades et déportations : 44 hommes sont abattus et 200 sont déportés dans les camps de concentration.

 

Le FFI et une épave de 202 à Lamorlaye dans l'Oise le 30 août 1944.

 

Le 14 novembre 1944, la radio annonce enfin la libération de Sochaux et les troupes venues en renfort n’y trouvent que désolation. En quittant les lieux, les allemands se sont livrés à des actes de pillage et de destruction systématiques. La direction recensera plus de 15 000 machines volées qu’elle mettra de très longs mois à récupérer. On les retrouvera notamment dans les usines Mercedes, Volkswagen … et Renault. Néanmoins, Peugeot est obligé d’investir lourdement dans du matériel nouveau  et en 1946, son niveau de production sera aux deux tiers de ce qu’il était avant la guerre.