Lancia Aprilia (1937-1949)

 

Publié par Philippe Baron le 14 novembre 2014.

 

Au milieu des années 30, Lancia retrouve avec l’Augusta les fastes et la reconnaissance de ses productions qu'il avait conquis au niveau international avec la Lancia Lambda. Cependant, Vincenzo Lancia, le fondateur de la firme, ne compte pas se reposer sur ses lauriers et met en chantier un projet plus ambitieux, celui d’une voiture encore plus révolutionnaire et anti-conventionnelle qui marquera son époque : l’Aprilia.

 

 

À l'automne 1934, Vincenzo Lancia convoque les ingénieurs Manlio Gracco et Giuseppe Baggi, ainsi que tout le bureau d'études, pour leur remettre son cahier des charges et leur confier l'étude et la mise au point d'une voiture « classique » mais avec une carrosserie aérodynamique. Sa longueur doit être inférieure à 4 m avec un habitable spacieux, capable d'accueillir cinq personnes. Son poids doit être de moins de 900 kg et sa cylindrée un peu supérieure aux 1 200 cm3 de la Lancia Augusta avec une consommation maximale de 10 l /100 km. 

 

 

Ainsi naît l'Aprilia avec une carrosserie autoporteuse, en réalité, la première au monde sur une voiture automobile fermée, aérodynamique, avec un moteur à chambres hémisphériques qui permet un rendement thermodynamique élevé et les 4 roues indépendantes. Toutes ces nouveautés allaient voir le jour en première mondiale sur une voiture Lancia. Visionnaire, Vincenzo Lancia avait plus de 30 ans d'avance sur ce qui deviendra, à la fin des années 1960 le standard de la voiture type. Les lignes insolites de l’Aprilia, avec une partie arrière plongeante, ont été dessinées en collaboration avec des professeurs de la Faculté d'Ingénierie de l'Ecole Polytechnique de Turin. Le Cx de 0,47 est exceptionnel pour l'époque, la moyenne étant en effet de 0,60. La réduction de l'épaisseur des tôles et le large recours à l'aluminium assurent une grande légèreté. La carrosserie est composée de tôles de 1,2 mm dans les zones sollicitées et 0,8 mm pour l'habillage. Le poids global de la berline ne dépasse pas les 900 kg. L'ensemble de l'Aprilia, carrosserie comprise, a été breveté le 9 janvier 1936.

 

 

Au cours de l'hiver 1934-35, le bureau d'études Lancia établit les plans du moteur qui reprenait le principe cher à Lancia des cylindres en V étroit mais qui intégrait la chambre hémisphérique de combustion, avec un système de distribution particulier et un peu complexe, qui fera l'objet de brevets. Les premiers essais au banc sont encourageants, le moteur monobloc en aluminium fournit une puissance de 47 ch à 4 000 tr/min, valeur importante pour un 1 352 cm3 de cette époque. Avec la deuxième série, lancée en 1939, la cylindrée passe à 1 486 cm3. La puissance demeure pratiquement inchangée, mais le moteur est beaucoup plus souple.

 

 

Les premiers prototypes sur route sont testés avec et sans barres de torsion à l'arrière. C'est finalement la solution la plus complexe qui est retenue. On trouve donc sur cette voiture : un différentiel fixé à la caisse des demi-axes oscillants maintenus par deux bras mobiles ancrés aux extrémités des deux barres transversales de torsion protégées, et une traverse. Autre innovation, les freins arrière sont placés en sortie de différentiel pour réduire les masses non-suspendues et améliorer ainsi la tenue de route. C'est une solution technique nouvelle qui est coûteuse et qui ne sera reprise, par d'autres constructeurs, que pour des voitures aux caractéristiques sportives.

 

 

Les essais et mise au point de l'Aprilia se poursuivirent jusqu'au mois de juin 1936. Vincenzo Lancia n'essayera la nouvelle voiture que le 26 juin 1936 au cours d'un voyage de Turin à Bologne avec trois ingénieurs. Il se laissa conduire et resta silencieux pendant plus de la moitié du trajet de 400 km ; il ne s'exprima que pour constater que la vitesse maximale sur l'autoroute à plus de 130 km/h, lui semblait excessive. Au retour, Vincenzo Lancia ne résista pas et pris le volant en conduisant encore plus vite que son fidèle ingénieur à l'aller. Alors qu'ils rentraient dans la ville de Turin, finalement, il lâche ces quelques mots "quelle voiture fantastique !". Avant de lancer la fabrication, Vincenzo Lancia tint à faire limiter la vitesse maximale de la voiture à 125 km/h.



 

L'Aprilia sera présentée au Salon de Paris le 1er octobre 1936 sous le nom Ardennes en raison de sa fabrication en France (à cause des droits de douane français qui étaient de 150 %) et au Salon de Londres le 15 octobre et de Milan le 28 octobre 1936, sous son vrai nom italien, Aprilia. La légende dit qu'au Salon de Paris, Henry Ford attendait la fermeture le soir pour épier, étudier et analyser de près les Lancia Ardennes exposées, il aurait été surpris par les gardiens et aurait dit pour expliquer sa présence : "c'est la seule voiture du Salon qui vaut la peine qu'on l'admire, depuis bien des années". Quant au nom Aprilia : En avril 1936, deux ans après la constitution de la province de Littoria (l'actuelle Latina), la ville d'Aprilia fut créée, la quatrième ville dans l'ordre chronologique parmi celles qui ont été créées en lieu et place des marais asséchés pendant la période fasciste. La date de la création institutionnelle de la commune est le 25 avril 1936. Benito Mussolini en avait choisi le nom provenant de la locution latine Venus Aprilia (Vénus féconde), il inaugura la nouvelle ville située à 40 km de Rome le 29 octobre 1937.

 

Lancia Aprilia au Salon de Londres 1937

 

Malheureusement, Vincenzo Lancia ne verra jamais sa dernière création sillonner les routes. Il décède à l'aube du 15 février 1937, alors qu'il n'avait pas encore 56 ans, d'un infarctus. Il ne verra pas la première Aprilia sortir des chaînes de montage de son usine le 24 février, et encore moins fêter le succès de ce modèle. La production se poursuivra jusqu'au 22 octobre 1949. Dans le coffre à bagages de la dernière Aprilia sortie des lignes d'assemblage de l'usine turinoise, se trouvait un billet anonyme écrit par une main sans doute plus habituée à manier les outils que le stylo. Il s'agissait probablement de l'hommage le plus sincère rendu au génie de Vincenzo Lancia et à son Aprilia : "Chère Aprilia, en prenant congé de toi, je t'adresse un hommage révérenciel. Si ton nom a su s'imposer dans les plus grandes métropoles, le mérite en revient à un grand pionnier aujourd'hui disparu, mais dont le nom est gravé à jamais dans notre cœur. Les artisans de cette grande usine attendent et espèrent que ta sœur, qui va bientôt naître, saura apporter autant de gloire et de concorde, pour le bien de nous tous".  

 

 

Comme ce fut déjà le cas pour la Lancia Augusta, également fabriquée à Bonneuil en France et vendue sous le nom de Belna, l'Aprilia sera aussi fabriquée dans la même usine et vendue sous le nom Ardennes, correspondant à la région qui sépare la France et la Belgique. L'Ardennes est strictement identique à l'original italien sauf les phares avant qui sont plus gros. Les ventes de la Lancia Ardennes ne furent pas à la hauteur des qualités de la voiture. En effet sans parler de chauvinisme ni de rejet systématique des produits étrangers, le conflit de la seconde guerre mondiale se profile et le gouvernement français n'est pas du tout favorable à Mussolini. De plus, au même moment, Citroën avait sa Traction qui pouvait être comparée à la Lancia, mais vendue à un prix très concurrentiel. Les ventes entre 1937 et l'arrêt de la fabrication pour cause de guerre ont atteint les 1 620 exemplaires seulement ; 1 500 berlines et 120 châssis. L'aventure Lancia en France dans l'usine de Bonneuil sur Marne, près de Paris, s'arrêtera avec le début de la Seconde Guerre mondiale. 

 

 

La base de la Lancia Aprilia fut immédiatement utilisée par les maîtres carrossiers italiens pour réaliser de magnifiques voitures "fuoriserie". Ce seront au total 7 000 exemplaires sur les 27 637  produits en Italie qui seront carrossés par ces maîtres que sont : Allemano, Balbo, Bertone, Boneschi, Castagna, Fissore, Francis Lombardi, Frua, Garavini, Ghia, Monterosa, Monviso, Pininfarina, Stabilimenti Farina, Touring, Vignale, Viotti. Il faut également citer quelques réalisation à l'étranger par : le suisse Beutler et le français Figoni & Falaschi. Dans la fiction littéraire en BD, vers la fin de l'album Tintin au pays de l'or noir, c'est encore une Lancia Aprilia que conduit Tintin, lors de sa course-poursuite avec le Docteur Müller à travers le désert. La dernière Aprilia sortit des chaînes de l'usine le 22 octobre 1949, 12 ans et 8 mois après son lancement.