Les Croisières d’André Citroën

Photo 1924 des Citroen-Kégresse B2 10CV

Publié par Philippe Baron le 6 novembre 2012.

 

Chassé de Russie lors de la révolution bolchévique, l’ingénieur français Adolphe Kégresse, directeur du corps impérial des transports motorisés du tsar Nicolas II, retourne au pays et soumet à André Citroën, un brevet d’autochenille. Le jeune constructeur comprit vite l’importance stratégique de ce système et eut une idée de génie pour la prouver.

 

Accueil de la Croisière Noire, à Fort Lamy (Noël 1924) (crédit photo : lalbere.net)

La première grande expédition d’André Citroën fut la Traversée du Sahara en autochenilles en 1923 pour relier Tougourt à Tombouctou. Au-delà de l’aspect publicitaire, l’objectif d’André Citroën était de démontrer au monde qu’il était possible de relier en moins de 20 jours, l’Afrique du Nord à l’Afrique occidentale. Le succès aidant et avec des moyens beaucoup plus conséquents, André Citroën lance en octobre 1924, la Croisière Noire pour relier Colomb-Béchar à Madagascar. Pour cette nouvelle expédition, la Citroën 10HP, qui avait servi au « Transsaharien », est remplacée par une 15 HP Mors, équipée du système Kégresse pour les autochenilles, mais beaucoup plus confortable pour la clientèle participante. En effet, le projet ajoutait à ses préoccupations scientifiques et technologiques une ambition touristique et économique. Contrairement à la Traversée du Sahara, pendant laquelle André Citroën et son équipe s’étaient contentés de campements improvisés, les voyageurs fortunés avaient profité du grand luxe des hôtels et d’une restauration gastronomique adaptée au contexte culturel tout au long du parcours. Malgré ses conditions idéales, les aventuriers vont se heurter maintes fois à des chemins impraticables, ils devront eux-mêmes tracer leur piste, tailler à la machette des herbes hautes de plus de deux mètres, traverser des régions hostiles mais après s’être divisés en quatre groupes pour des itinéraires différents les menant au sud de l’Afrique, les participants arriveront au bout de cette incroyable aventure au mois de juin 1925, après avoir parcouru près de 28 000 km. Ils seront reçus triomphalement à leur retour et diverses expositions seront organisées pour montrer aux visiteurs les autochenilles et divers objets rares récupérés lors de cette expédition qui aura également permis d’inventorier des espèces animales ou botaniques jamais recensées.

 

La Passe de Toksoun

Le projet de la Croisière Jaune est encore plus audacieux et ambitieux que les précédents. Il demandera à son préparateur, Georges-Marie Haardt, pas moins de trois années pour mettre au point cette nouvelle expédition. De plus, il doit éviter les incidents diplomatiques avec les autorités chinoises qui croient à une mission militaire déguisée. L’expédition est divisée en deux groupes, le groupe « Pamir » et le groupe « Chine ». Le groupe « Pamir », est équipé de sept nouvelles autochenilles Kégresse (6 Type P17 et 1 Type P14) plus légères à quatre cylindres, alors que le groupe « Chine », utilise celles déjà connues, plus lourdes, de type militaire P21 à moteur 6 cylindres. 


Dès le départ de Beyrouth le 14 avril 1931, les difficultés vont s’accumuler pour le groupe « Pamir » Lors de la traversée de l’Afghanistan sur les hauts plateaux et la plaine de Jalalabad. Les températures élevées atteignent parfois les 50°C et font évaporer le carburant. Dans la région de l’Himalaya, les routes du col de Burzil sont très abimées par des glissements de terrain en raison des fortes pluies. Le col de Burzil situé à 4 132 est  enneigé, si bien que les autochenilles ne peuvent rouler à plus de 1 km/h, le temps que les hommes sondent le chemin sur lequel passeront les véhicules. Lors des franchissements des rivières, les autochenilles sont attachées à des haussières tractées par les porteurs sur les ponts de bois et se retrouvent parfois entièrement suspendue au-dessus du vide. La traversée du col enfin réalisée, la progression de la mission est encore retardée par le glissement d’un pan entier de montagne. Georges-Marie Haardt décidera alors de démonter entièrement les autochenilles, en ordonnant soigneusement les pièces par paquets de 30 kg pour être transportées facilement par les mules. La difficulté traversée, le groupe entamera la reconstruction des autochenilles. 

De son côté, le groupe Chine est ralenti par les conflits sino-musulmans à la frontière du Sin-Kiang. Les membres de l’expédition sont témoins de scène de barbarie et de cruauté puis sont faits prisonnier à Urumqi dans la région du Xinjiang par le seigneur de guerre King. Pourtant, André Citroën, resté à Paris, avait proposé d’offrir trois automobiles au maréchal King pour faciliter le passage de l’expédition dans la région. La véritable raison de cette « prise d’otages » est que le maréchal King n’a pas reçu les trois Citroën promises. Elles ont été emmenées par des rebelles. Le groupe sera libéré par la suite.


Lorsque les deux groupes se retrouvent, ils doivent alors affronter le froid du plateau de Mongolie et du désert de Gobi, un froid tel, que les soupes gèlent en quelques minutes, que l’eau bouillante versée dans les radiateurs des autochenilles n’est pas encore assez chaude, obligeant le groupe à laisser tourner les moteurs de peur qu’ils ne redémarrent plus. Le 12 février 1932, la mission atteint enfin sa destination finale, Pékin. La Croisière jaune, qui se termine dans le triomphe, est soudain frappée par la tragédie. G.-M. Haardt, très affecté par la traversée de la Chine en hiver, décèdera d’une pneumonie le 16 mars.

 

Après la gloire de ses expéditions précédentes, André Citroën se laisse séduire par le projet que lui présente Charles Bedaux, celui de la traversée du nord-ouest du Canada à partir d’Edmonton, capitale de l’Alberta. Le 4 juillet 1934, l’expédition comprend 17 personnes dont Charles Bedaux, sa femme et sa maitresse se lance à l’assaut des Montagnes Rocheuses avec une flotte de cinq Citroën-Kégresse dernier modèle du type C6, donc plus puissants, pourvus d'un moteur six cylindres au lieu du quatre-cylindres de la mission précédente. Hélas, des pluies diluviennes s’abattent sur les montagnes et crée des glissements de terrain et des tapis de boue. Deux des cinq véhicules sombrent dans le passage d’une rivière en crue. Le même sort arrive à un autre véhicule qui se trouvait sur le radeau de l’expédition et qui était parti à la dérive. Les deux autres doivent être abandonnés, engloutis dans la boue, le 16 août.Le retour peu glorieux se fit sur des chevaux épuisés dans des tempêtes de neige qui empêchaient toute progression. L’objectif de Telegraph Creek (sur l'océan Pacifique) est abandonné et le retour à Edmonton se fera en prenant le train de la Canadian Pacific Railway le 23 octobre 1934. Même si cette expédition n’a pas connu le succès escompté, la Croisière blanche restera une aventure tout de même exceptionnelle.

Crédit Photo : http://citroen-c4-c6.forumgratuit.org/t19-la-croisiere-blanche-canada
1929 Citroen p19b Chenillette Kegresse - Photos : Artcurial