Rondeau M482 Le Mans GTP (1982)

Photos : RM Auctions

 

Publié par Philippe Baron le 4 février 2014.

 

En 1980, pour la première fois dans l’histoire des 24 Heures du Mans, un pilote s’imposait au volant d’un prototype portant son nom. Cet exploit était réalisé par Jean Rondeau, un enfant du pays tellement fou de l’épreuve mancelle que pour accomplir son rêve de la gagner, il n’hésita pas à prendre son destin en main et à se lancer dans une fabuleuse histoire, bâtie de volonté, d’audace et de témérité. Cas resté unique à ce jour, Jean Rondeau inscrivait son nom dans la légende avec une voiture de sa propre conception et fabrication.


 

À huit ans, Jean Rondeau, né au Mans le 13 mai 1946, dessine déjà des voitures de courses avec la conviction qu'il en prendrait un jour le volant. Il débute en compétition automobile en 1968 et termine deuxième du "trophée Alpine". En 1969, il est finaliste du Volant Shell. Entre 1970 et 1971, il décroche douze victoires en course de côte et cinq autres sur circuit au volant d'une Alpine Renault. Une partie de son rêve d'enfant prend forme quand il participe aux 24 heures du Mans en 1972 sur une Chevron B21 et obtient le meilleur temps aux essais dans sa catégorie (2 litres). Il est en tête de sa catégorie lorsqu'il est contraint à l'abandon après neuf heures de course (faute de moyens financiers, il ne disposait pas d'un stock de pièces de rechange suffisant). Il poursuit sa carrière en Sport-Prototypes et décroche une deuxième place en 1973 sur le circuit de Zeltweg en Autriche. En 1974, il remporte le trophée British-Leyland et termine les 24 heures du Mans à la 19e place au volant d'une Porsche 908/2. En 1975, bien que pilote officiel British-Leyland, il décide de concevoir ses propres châssis de course.


 

En juillet 1975, avec le soutien de quelques amis, Rondeau crée l'association ATAC dont l'objectif est de construire une voiture pour les 24 Heures du Mans 1976. Sa rencontre avec Charles James en septembre permet de financer le projet et deux voitures dotées d’un V8 Cosworth sont engagées aux 24 Heures du Mans sous le nom d'Inaltéra, un fabricant de papier peint lyonnais : fait unique dans les annales, bien que construites en 5 mois (les premiers tours de roues ont eu lieu le 2 mars 1976) les voitures sont toutes les deux à l'arrivée de l'épreuve. En 1977, trois voitures sont engagées et là encore toutes reçoivent le drapeau à damiers. La no 1, confiée au duo Beltoise- Al Holbert, réussit un fantastique début de course en pointant à la 3e place devant la meute des Porsche puis connaît un incident lors d'un ravitaillement où une quarantaine de litres d'essence se répand dans l'habitacle. Malgré un nettoyage soigneux, l'étincelle du démarreur électrique fait s'enflammer les vapeurs d'essence et le feu se propage à toute la cellule d'où est extrait avec violence Jean-Pierre Beltoise. Après 1 h 10 min de réparations, Beltoise reprend le volant et amène sa voiture à la 13e place. La voiture no 2 quant à elle est confiée à un équipage féminin Lella Lombardi / Christine Beckers et termine onzième, meilleur classement féminin à ce jour aux 24 Heures du Mans et ce malgré une sortie de route dans les Hunaudières dû à un invraisemblable court-circuit au niveau du coupe circuit qui leur a coûté plus de 2 heures. La troisième voiture (no 88) pilotée par Rondeau et Jean Ragnotti échoue au pied du podium pour 40 secondes. Rondeau ayant pris le départ, il était convenu que Ragnotti ferait l'arrivée et c'est pendant le dernier changement de pilote que la Porsche no 40 leur ravit la troisième place.


Photo : Ultimate Carpage

 

Après la perte de son commanditaire principal en juillet 1977 et la récupération de tout le matériel par la nouvelle équipe dirigeante d'Inaltéra, le combattant Jean Rondeau doit construire une nouvelle voiture avec l'aide de bénévoles, le concours de SKF et de nombreux commanditaires manceaux : le budget est 5 fois inférieur à celui procuré par Inaltéra. Marjorie Brosse, dont le mari était alors le préfet de la Sarthe, passionnée pour l’aventure, joua un rôle providentiel pour mobiliser les édiles et entrepreneurs manceaux et trouver des sponsors. La voiture M379 est présentée en mai 1978 en présence de Joël Le Theule le député sarthois et de son adjoint un certain François Fillon. Non sans succès, Jean Rondeau remporte pour la troisième fois la catégorie GTP, se classant neuvième au général avec ses coéquipiers Jacky Haran et Bernard Darniche. En 1979, Rondeau et Haran prennent le départ au volant d'une M 379 améliorée, mais ils sont contraints à l'abandon à la suite d'un accident. Sur les autres voitures, Bernard Darniche et Jean Ragnotti terminent cinquièmes (avec victoire en Groupe 6) et Jean-Pierre Beltoise et Henri Pescarolo dixièmes.


 

1980 est l’année du sacre. Rondeau devient le premier (et seul constructeur-pilote à ce jour) vainqueur au volant de sa propre voiture des 24 Heures du Mans associé au Normand Jean-Pierre Jaussaud (déjà victorieux deux ans plus tôt en compagnie de Didier Pironi sur la Renault). La fiabilité des M379B Rondeau est unique et remarquable : les sept premières voitures sont toutes à l'arrivée des 24 Heures et gagnent même la catégorie GTP à trois reprises. Si cette victoire le débarrassa des soucis financiers et lui permis d’engager des équipes de plus en plus fortes, Rondeau restait encore l’homme et le constructeur d’une seule course qui avait forgé sa réputation sur les seules 24 Heures. Le pilote Rondeau devait composer avec le constructeur Rondeau : 18 heures de travail quotidien avant de prendre le départ d’une seule course par an, sans aucun entraînement, ni préparation physique. Cette passion exclusive pour Le Mans l’empêchait également d’avoir une totale ouverture sur le monde de la course. Il le paya chèrement en 1982, lorsqu’il partit à l’assaut du championnat du monde des marques. A la fin de l’année, Rondeau déposa une première fois son bilan, puis Ford vint à la rescousse en lui proposant de construire une série de monoplaces pour le nouveau championnat de France de Formule Ford. En revanche, les Rondeau au Mans, c’était bien fini, hormis pour quelques équipages privés sans grandes ambitions. Débarrassé des soucis du chef d’entreprise, Rondeau se mit pour la première fois dans la peau d’un pilote et se consola avec une superbe deuxième place au Mans en 1984 sur une Porsche 962C. A la fin de l’année 85, Ford retira son soutien et ce fut le terme de l’aventure des Automobiles Rondeau. 


Photo : Nicolas Jeannier (http://arthomobiles.fr/)

 

Toujours assuré du soutien inconditionnel de Marjorie Brosse, Rondeau repartait à la conquête de nouveaux annonceurs quand la tragédie sévit le 27 décembre 1985 lorsqu’il décède dans sa voiture percutée par un train au passage à niveau de Champagné à proximité de ses ateliers à l’est du Mans. À sa mort, son équipe technique Synergie (Beloou-Bone-Monté) reprendra le flambeau début 1986 et fabriquera à son tour une monoplace : l'Alpa, laquelle va rapidement briller sur les circuits en Formule Renault. Le record de Jean Rondeau ne sera peut-être jamais égalé. Il a remporté les 24 Heures du Mans au volant d'une voiture de sa propre conception et fabrication. Il a couru sur ce circuit pendant 11 ans, terminant deuxième lors de sa dernière participation en 1985. La première Rondeau M 378 a pris dix fois le départ des 24 Heures du Mans, obtenant même une deuxième place en 1981. Au total, Rondeau a produit 19 voitures sous son nom, dont 17 existent encore aujourd'hui.


 

La Rondeau M482 Le Mans GTP, présentée dans cet article et mise en vente aux enchères par RM Auctions, participa cinq fois aux 24 Heures du Mans entre 1983 et 1987. Elle est la dernière machine de course de Jean Rondeau. Elle est équipée d’un moteur V8 Ford Cosworth DFV, 3 296 cm3, 550 ch, deux ACT par banc de cylindres, boîte Hewland cinq rapports, quatre roues indépendantes par doubles triangles, ressorts hélicoïdaux et jambes de force à l'arrière, freins à disques hydrauliques sur les quatre roues. Empattement: 2 490 mm. Elle porte les mêmes couleurs Ford France que lors de sa première participation. Cette M 482 historique constitue un hommage à son talentueux créateur.