Bentley Blower (1929-1931)

Crédit Photos : Bonhams

 

Publié par Philippe Baron le 22 février 2013.

 

La Bentley Blower est de loin la plus emblématique, la plus puissante et la plus rapide des Bentley de courses produites à la fin des années 20. Modèle conçu à seulement 55 exemplaires, 50 étant le chiffre requis par le règlement des 24 heures du Mans pour participation, cette version de la Bentley 4½ Litre, greffée d’un compresseur, se démarquait en vitesse pure. En 1932, sur le circuit de Brooklands, elle remportait le trophée du Daily Herald en signant un nouveau record de vitesse à 222,03 km/h.

 



 

En 1924, la Bentley 3 litres de Duff et Clément gagne les 24 heures du Mans. Suivent deux années « sans ». C’est dans ce contexte qu’est développée en 1927 la Bentley 4½ Litre, une évolution de la 6½ Litre, essentiellement par la diminution de la cylindrée à 4,4 litres par retrait de deux cylindres. Néanmoins, à cette même date cohabitent déjà la 3 Litre ainsi que la 6½ Litre pour les catégories de plus hautes performances.

 

 

Entre 1927 et 1931, se constitue un groupe d’hommes britanniques fortunés, « unis par leur amour de l’insouciance, de la haute couture et de la vitesse », passionnés par les modèles de course de la marque Bentley. À la fois pilotes et mécaniciens, ces hommes que l’on surnommera plus tard les « Bentley Boys » vont conduire les automobiles Bentley à la victoire dans de nombreuses courses d’endurance – notamment aux 24 Heures du Mans où ils remporteront quatre victoires successives – et forger la réputation de la marque.

 

 

Sir Henry « Tim » Birkin, qualifié de « plus grand pilote britannique de son temps » par W.O. Bentley, est un des Bentley Boys. Et refusant de s’en tenir à l’idée selon laquelle l’augmentation de la cylindrée est préférable à la suralimentation pour accroître la puissance de ses modèles, Tim Birkin, aidé par d’anciens mécaniciens de Bentley, décide de produire une série de cinq modèles « Supercharged » tous destinés à la compétition aux 24 Heures du Mans. Ainsi est née la Bentley Blower, officiellement présentée au British International Motor Show de Londres 1929, dont 55 exemplaires seront produits par Tim Birkin et son équipe dans un atelier de Welwyn Garden City pour satisfaire au règlement des 24 Heures du Mans. En effet, malgré ses réticences, voire son aversion pour la suralimentation, W.O. Bentley ne peut s’opposer au projet de Birkin, ce dernier ayant obtenu le soutien de Woolf Barnato, le « chef » des Bentley Boys, dont la fortune a permis d’éviter le dépôt de bilan à Bentley en mai 1926, et plus tard en 1930, ainsi que le soutien financier, de Dorothy Paget, une riche amatrice de sport hippique. Cette dernière constitue d’ailleurs une équipe, dénommée « Hon. Miss Dorothy Paget », pour permettre aux Blower de participer aux 24 Heures du Mans 1930.

 

 

Les différences majeures entre la Bentley 4½ Litre et la Blower résident bien évidemment dans le moteur. Celui de la Blower est en effet suralimenté par un compresseur mécanique conçu par l’ingénieur Charles Amherst Villiers. W.O. Bentley étant hostile à la suralimentation, considérant que « suralimenter un moteur Bentley serait pervertir son design et corrompre ses performances », il refuse que le moteur soit modifié pour y intégrer le compresseur ; ce dernier est donc placé en bout de vilebrequin, devant le radiateur, ce qui confère aux Bentley Blower un profil unique et aisément reconnaissable mais accentue leur comportement sous-vireur. Une grille de protection permet de protéger les carburateurs, désormais placés à côté du compresseur, et les optiques de phares exposés aux chocs ; une protection similaire est utilisée pour le réservoir d’essence, placé à l’arrière, depuis qu’une pierre volante a percé le réservoir de la 3 Litre de Frank Clement et John Duff, engagée aux 24 Heures du Mans 1923, les privant probablement de la victoire.

 

 

Villiers ayant opté pour un compresseur de type Roots, des poids d’équilibrage sur le vilebrequin, un autre modèle de pistons ainsi qu’une lubrification à carter sec ont néanmoins dû être adaptés au moteur. Ainsi suralimentées, les Bentley Blower, développant 175 ch (130 kW) à 3 500 tr/min pour la version de tourisme et 240 ch (177 kW) à 2 400 tr/min pour la version de course, sont au final plus puissantes que les Bentley 6½ Litre qui disposent pourtant de deux cylindres supplémentaires.

 

 

Si les Bentley 4½ Litre à moteur atmosphérique jouissent d’une bonne fiabilité, ce n’est pas le cas des versions suralimentées ; les deux Blower engagées aux 24 Heures du Mans 1930 par « Hon. Miss Dorothy Paget », dont l’une est co-pilotée par Tim Birkin, sont en effet contraintes à l’abandon. En 1930, Birkin termine tout de même 2e au Grand Prix de France sur le circuit de Pau derrière une Bugatti Type 35. C’est à cette occasion qu’Ettore Bugatti, un peu vexé de la performance de Bentley, déclare que la 4½ Litre est le « camion le plus rapide du monde », la Type 35 étant bien plus légère et consommant beaucoup moins ; la consommation d’une Blower peut en effet atteindre les quatre litres à la minute à pleine charge.

 

 

Mal adaptées aux épreuves d’endurance, pourtant Mildred Bruce, une femme pilote britannique, remporte en 1929 à Montlhéry le record de distance parcourue en solitaire sur 24 heures avec une vitesse moyenne de 89,40 mph (143,89 km/h), les Bentley Blower sont en revanche remarquables en vitesse pure. En 1930, le Daily Herald met en place un trophée pour récompenser le pilote le plus rapide ; l’épreuve se déroule sur le circuit de Brooklands au sud de l’Angleterre. La première année, le trophée est entre autres disputé par Tim Birkin et Kaye Don ; il est remporté par ce dernier avec 137,58 mph (221,41 km/h). En 1932, Tim Birkin remporte à son tour le trophée au volant de sa Blower rouge, signant ainsi un nouveau record à 137,96 mph (222,03 km/h).

 

1931 Bentley 4 1/2 Litre SC "Blower" Sports 2/3 Seater Boattail - Crédit Photos : Gooding & Company

 

En 1931, Bentley met fin à ses activités. Victime comme beaucoup de constructeurs automobiles de la récession qui frappe l’Europe suite au krach de 1929, W.O. Bentley est contraint de vendre son entreprise ; Rolls-Royce en fait l’acquisition en novembre 1931 pour un montant de 125 175 £. Représentatives des automobiles Bentley, lourdes, puissantes et élégantes, de l’entre deux-guerres, les 4½ Litre se négocient de nos jours à partir de 100 000 € et peuvent atteindre plus de 1 500 000 € lorsqu’il s’agit d’une Blower. Cette dernière est la plus emblématique et la plus appréciée des collectionneurs, même si elle n’a finalement jamais remporté une seule course de prestige et qu'elle a toujours été détestée de W.O. Bentley. Mais la notoriété de la Blower est aussi renforcée par sa présence dans le premier roman de James Bond, publié par Ian Fleming en 1953, dans lequel l’agent 007 conduit une Bentley Blower de 1930.

 

1931 Bentley 4 1/2-Litre "Blower"
La redoutable HB 3402 de Tim Birkin qui fit sa première apparition publique le 12 octobre 1929 lors des 500 miles de Brooklands. Adjugée à 5 041 500 € à Goodwood en 2012.