Bugatti Royale Type 41 (1926-1930)

Bugatti Royale "Coupé Napoléon"

 

Publié par Philippe Baron le 24 octobre 2012.

 

Véritables monuments de l’histoire de l’automobile, les Bugatti Royale représentent l’élitisme d’Ettore Bugatti à son apogée. Testament du génie de leur inventeur, les Bugatti Royale aux proportions délirantes conjuguent prestige, performances et exception. Conçues pour les têtes couronnées, elles surclassaient en dimensions, en prix et en luxe tout ce qui existait. Ces chefs-d’œuvre imposants se comptent au nombre de six, mais, seules, trois Royale seront vendues pendant la Grande Dépression. Inestimables à leur époque, elles le sont encore davantage aujourd’hui.

 

 

La Bugatti Type 41 dite Bugatti Royale est née d’un rêve ambitieux d’Ettore Bugatti de produire la voiture la plus luxueuse, la plus grande et la plus chère de son temps. « Rien n'est trop beau, rien n'est trop cher » disait le patron de Molsheim. Elle coûtait 500 000 francs d'époque, trois fois plus qu'une Rolls-Royce. Ettore Bugatti avait planifié une production de 25 voitures pour les vendre à l'aristocratie européenne mais les événements économiques inattendus de 1929 allaient refroidir la demande, même pour les plus riches de la planète.

 

Le premier prototype est construit en 1926 et son châssis porte le numéro 41100. Connue sous le nom de Coupé du Patron, la voiture exhibe une carrosserie ouverte de tourisme récupérée sur une Packard avec un empattement long (4,57 mètres) et le moteur à course longue (14726 cm3). En 1928, elle change deux fois de carrosserie, toutes deux d’Ettore Bugatti, d’abord en Coupé fiacre puis en berline de style hippomobile. En 1929, elle est équipée d’une carrosserie deux portes signée du carrossier parisien Weymann. Malheureusement, un jour sur le chemin de Strasbourg, Ettore Bugatti s’endort au volant du coach et le détruit. Il est alors entièrement reconstruit sur un empattement plus court (4,21 mètres), mais le Coach conserve le même numéro (41100). La carrosserie est redessinée par le jeune fils, Jean Bugatti, et reçoit une nouvelle appellation « Coupé Napoléon ». Ce modèle restera dans la famille Bugatti jusqu'à ce que Fritz Schlumpf en fasse l'acquisition pour sa collection en 1963, collection par la suite incorporée dans ce qui est maintenant ‘La Cité de l’Automobile’.

 

Jean et Ettore Bugatti

 

Le « Coupé Napoléon » dispose d’un moteur monumental de 15 litres. La production postérieure sera équipée d’un moteur plus modeste de 8 cylindres en ligne d’une cylindrée de 12.7 l pour une puissance estimée de 300 chevaux à 1 800 tr/mn. Ce moteur de 350 kg était dérivé d’un moteur d’aviation conçu et crée pour l’armée française et doté de trois soupapes  par cylindre mais avec seulement un carburateur unique. La consommation est de 60 litres aux 100 km. La boîte de vitesse est une boîte-pont à 3 rapports, la 2e constituant une prise directe, et la 3e étant une surmultipliée. Le couple du pont est de 16/54. La vitesse de pointe est estimée à 200 km/h.

 

Ce même groupe moteur servit aussi à équiper 76 autorails fabriqués entre 1934 et 1939. Ettore Bugatti réussit à persuader le ministre des transports de l'époque de financer leur acquisition par la SNCF.

 

 

Le châssis # 2 (41.111) est un cabriolet carrossé par Jean Bugatti avec deux tons de vert. Il est livré au magnat de l’habillement Armand Esders en 1932 et a la particularité d’être démuni de phares fixes : son propriétaire ne voulant pas rouler de nuit, les phares sont rangés à l’abri dans le coffre. La Royale est ensuite transformée en « Coupé de Ville » par le carrossier parisien Henri Binder en 1938. La voiture est blindée pour un poids total de 4,5 t car elle est destinée au roi de Roumanie mais celui-ci ne la prend pas. La voiture devient la propriété de Raymond Patenôtre. Son petit-fils Lionel Patenôtre précise qu'il l'utilise de 1935 à 1941 et se rend alors régulièrement au palais de l'Élysée à son bord. 

Coupé Binder - Crédit Photo : Richard Owen

 

Plus tard, le « Coupé Binder » passe entre les mains de Jack Lemon Burton (Londres), Carl Montgomery, Dudly Wilson (Floride 1954), Miles Lane (Atlanta 1961), John Griffin (Alabama 1964), puis au musée Harrah de Reno (Nevada). Le Coupé Binder, le véhicule original, appartient désormais à Bugatti Automobiles SAS. Une réplique du roadster Esders est assemblée et achevée en 1991 par le Musée National de l'Automobile, Collection Schlumpf. Pour cela, sont utilisés un moteur d'autorail Bugatti (identique au moteur de la Type 41 à part un simple allumage) ainsi que l'essentiel des éléments mécaniques provenant des réserves du musée. Ces pièces étaient à l'origine des pièces de rechange stockées à l'usine Bugatti et rachetées par Fritz Schlumpf. Ce véhicule est exposé à la Cité de l'Automobile, Collection Schlumpf à Mulhouse.

 

 

Le troisième châssis  #3 41 121 est vendu au Dr Joseph Fuchs, de Munich, en mai 1932. La Royale est changée en version cabriolet créée par le carrossier Ludwig Weinberger. Cette Royale est par la suite vue à Shanghai en 1934, puis aux États-Unis en 1937. Abandonnée dans une casse de New-York, elle est repérée puis achetée en 1941 par Charles Chayne, ingénieur en chef de la General Motors. Après avoir été restaurée, cette Royale est offerte par Chayne au Musée Ford de Dearborn, Michigan, États-Unis, où elle est toujours exposée aujourd'hui. À l'origine de couleur noire, le « Cabriolet Weinberger » est aujourd'hui de couleur ivoire.

 

Cabriolet Weinberger - Châssis 41121

 

La Royale #4, châssis 41131 est la troisième commercialisée à trouver acquéreur. Cette Limousine est carrossée par Park Ward pour le capitaine Cuthbert Foster, un officier de réserve britannique qui a fait fortune en vendant de la soupe en boîte. En 1955, elle devient la propriété de J. Shakespeare, un industriel américain de l'agro-alimentaire et collectionneur de Bugatti. La « Limousine Park Ward » devient ensuite en 1963 la propriété de la collection Schlumpf puis de la Cité de l'automobile de Mulhouse. 

Châssis 41131 "Limousine Park Ward'.

 

La Royale #5, châssis 41.141, est construite en 1927 et transformée en coach en 1931 par le carrossier parisien Kellner. Le Coach est présenté au salon de Paris 1932 au Salon de Londres où elle remporta la coupe de la voiture la plus chère du monde (trois fois le prix d'une Rolls-Royce).

Invendue, le « Coach Kellner » est conservé et utilisé par la famille Bugatti. Durant la Seconde Guerre Mondiale, cette voiture et les voitures aux numéros de châssis 41.110 et 41.150 seront cachées, emmurées à Ermenonville dans l'une des propriétés de la famille, pour éviter qu'elles soient réquisitionnées par les nazis.

Ce « Coach Kellner » ainsi que la 41.150, sera vendue en 1953 au pilote et collectionneur américain Briggs Cunningham pour 3 000 $ et quelques réfrigérateurs General Electric, alors introuvables dans la France de l'après-guerre. Après la fermeture du musée Briggs Cunningham en 1986, la voiture est vendue aux enchères par la maison Christie's en 1987 au Royal Albert Hall pour 5 500 000 £ à Nick Harley. En 1989, la voiture est de nouveau mise aux enchères par Kruse à Las Vegas. Ed Weaver fait une offre à 11,5 millions $, refusée par Thulin. Suite à l'effondrement de son empire, en 1990, Thulin vend la voiture pour une somme de 15,7 millions $ au conglomérat japonais Meitec. Elle est stockée dans un sous-sol d'un immeuble avant d'être remise en vente par Bonhams & Brooks et acquise pour 10 millions £ en 2001. Son propriétaire espagnol actuel préserve son anonymat.

Le Coach Kellner 1932

La Royale #6, châssis 41150, est la sixième et dernière produite par Bugatti. Cette « berline de voyage » est restée invendue et conservée par la famille Bugatti. Elle fait partie de celles cachées à Ermenonville. C'est une berline de style hippomobile, carrossée en 1929 par Bugatti sur un dessin d'Ettore Bugatti, souvent inspiré par sa passion des chevaux. Elle est vendue avec le « Coach Kellner » en 1950 par l’Ebé Bugatti, fille ainée d’Ettore et Barbara Bugatti, à l'américain Briggs Cunningham.  

 

À réception, Cunningham revend la voiture pour 41 150 $ à la collection Harrah. En 1986, la voiture est de nouveau vendue aux enchères et est acquise par Jerry J. Moore pour une somme de 6,5 millions de $. Celui-ci la garde un an puis la revend à Tom Monaghan, fondateur de Domino's Pizza, pour 5,7 millions de £ (soit 8,1 millions de $). Elle est ensuite rachetée par l'ex-président du groupe Samsung, le coréen Lee Kun-hee,  et exposée dans le musée automobile BlackHawk en Californie.

 

Le bouchon de radiateur de cette voiture aux proportions monumentales a été réalisé par le frère d'Ettore : Rembrandt Bugatti. Tous les carrossiers qui habillèrent les Bugatti Royale conservèrent la traditionnelle calandre dessinée par Jean Bugatti, le fils ainé d'Ettore.

 

Malgré une certaine décote, une Bugatti Royale est toujours estimée à 7 500 000 €.

La dernière des Bugatti Royale, la Berline de Voyage.