Auburn (1900-1937)

1928 Auburn 115S Boattail Speedster - Photo : Bonhams

 

Publié par Philippe Baron le 13 septembre 2014.

 

E.L. Cord, né à Warrenburg (Missouri) le 20 juillet 1894 était un vendeur extraordinaire, exactement ce qui avait toujours manqué à la maison Auburn. Bien qu'il soit devenu célèbre comme fondateur de la marque du même nom et comme animateur de la société Duesenberg, la relance de la société Auburn fut son chef-d’œuvre, obtenue avant tout grâce à une définition précise du produit demandé par le marché et en ayant pressenti que le style ferait vendre.

 

1912 Auburn Model 30L Roadster

 

La marque Auburn vient d’une petite bourgade du même nom située dans l'état d'Indiana (U.S.A.) où l'entreprise, initialement, et sous diverses raisons sociales, eut son siège depuis 1874 dans cet Etat du Middle West, bordurant le Michigan. Charles Eckhart, son fondateur, d'origine allemande, débuta comme charron dans la fabrique de chariots et de voitures des frères Studebaker installés à South Bend dans le même état. En 1866, il épousa Barbara Ellen Ashleman qui lui apporta en dot un domaine agricole de 35 ha environ qu'il échangea plus tard contre une petite propriété située dans la banlieue d'Auburn où fut alors installée la ""Eckhart Carnage Company"". Les trois fils de Charles Eckhart, Frank, Morris et William firent chacun leur apprentissage dans une maison spécialisée dans la fabrication de voitures et devinrent respectivement peintre, ajusteur et sellier. En 1893, Charles Eckhart se retire des affaires laissant l'entreprise entre les mains de Frank et de Morris, Ces derniers sont les créateurs de la première voiturette Auburn et les fondateurs de ""l'Auburn Automobile Company"" en 1900.

 

Auburn 8-88 speedster 1927

 

Les premières voitures ont un certain succès commercial grâce à un prix raisonnable. De 1919 à 1922, 15 717 exemplaires de la Beauty Six furent vendus, nombre modeste étant donné l'expansion de l'automobile en Amérique à cette époque. La production de 1924 tomba à une moyenne de six voitures par jour ce qui était encore bien supérieur au volume des ventes. L'histoire de la société Auburn aurait été terminée s'il ne s'était produit un événement décisif : la rencontre avec Errett Lobban Cord grâce à qui s'ouvrit un nouveau chapitre qui devait couvrir les trente années suivantes.

 

1928 Auburn 115S Boattail Speedster - Photos : Darin Schnabel, RM Auctions

 

Lorsqu'il trouva la société Auburn en crise, la première mesure prise par Cord fut une opération de rajeunissement sur les 700 voitures invendues qui encombraient les magasins de la société. Elles furent repeintes selon de nouvelles dispositions de couleurs et enjolivées de garnitures nickelées. La vente de ce stock permit d'assainir les finances de l'entreprise et fournit une somme nette utilisable de 500 000 dollars. Cord fut élu vice-président. Deux ans plus tard, à trente-deux ans, il en était le président. La chose n'étonna personne puisque dans l'entretemps le volume des ventes avait doublé deux fois, à la fin de 1925 et à la fin de 1926. De plus, les voitures proposées au cours de ces deux années étaient d'un modèle nouveau. 

 

 

Depuis le début de 1925, avait été introduit le modèle 8/63 équipé d'un moteur Lycoming à huit cylindres qui, par deux augmentations successives des cotes d'alésage et de course, avait donné le modèle suivant dénommé 8/88, et atteignait une puissance de 88 ch. Bien que le châssis fût essentiellement demeuré, celui de la 6-cylindres, les suspensions et la boite de vitesses avaient été modernisées, La seconde série de la 8/88, présentée en 1928, fut équipée de freins hydrauliques et d'un système de graissage centralisé du châssis selon le dispositif Bijur adopté uniquement à cette époque sur les voitures de grand luxe.

 

1931 Auburn 8-98 Boattail Speedster

 

Depuis 1927, on avait lancé des carrosseries d'un dessin très séduisant caractérisé par une ligne de ceinture assez basse qui furent ultérieurement agrémentées par une peinture en trois tons. Le modèle de carrosserie appelé "speedster", une deux places décapotable avec pare-brise fortement incliné et arrière en pointe, rencontra un grand succès. Il s'agissait là d'une voiture vraiment sportive, peu adaptée à l'usage quotidien, mais très en faveur auprès des jeunes, elle servit surtout de modèle d'attraction dans les vitrines des agents. De nombreux candidats acquéreurs attirés par ce modèle finissaient par choisir une Auburn carrosserie ordinaire. 

 

 

Finalement, les Auburn furent de plus en plus demandées. A ce moment, Cord introduisit une singulière stratégie publicitaire en laissant croire qu'il n'en serait disponible qu'une quantité limitée réservée aux acquéreurs les plus prompts à se décider. Les ventes s'accrurent dans des proportions incroyables, appuyées par un réseau commercial bien organisé et moderne. Le marché intérieur conquis, if fut alors possible de s'engager dans la voie ambitieuse des exportations qui atteignirent les 1 189 unités en 1926 et franchirent le cap des 2 000 en 1927. La marque passa du quarantième au onzième rang des exportateurs d'automobiles des Etats-Unis. 

 

 

Mais la renommée du speedster ne fut pas seulement fondée sur son aspect élancé. Le chef réceptionnaire, Wade Morton, fut chargé d'engager les voitures dans une série de tentatives de records et d'épreuves de longue durée au point de défier les Stutz et les Paige traditionnellement considérées comme les voitures à tendances sportives les plus rapides d'Amérique. Sans même remporter de succès absolus, le seul fait d'obtenir des temps comparables et d'honorables secondes places derrière les voitures tellement plus prestigieuses et plus coûteuses était déjà une qualification. 

 

 

Une importante augmentation de puissance fut obtenue, les cotes du moteur restant inchangées. L'adoption d'un carburateur Stromberg à double corps permit de modifier la dénomination de la voiture en 8/115. Le niveau respectable des 118 ch avait été atteint en effet, alors que le modèle le plus sportif de Stutz n'en développait que 113. Ce succès fut accompagné d'une grande campagne publicitaire occupant des pages entières dans les quotidiens américains qui publièrent des textes en gros caractères illustrés par le dessin de cent quinze petits chevaux blancs. Le châssis du modèle 115 était d'ailleurs nouveau, surbaissé, très rigide, toujours muni de freins hydrauliques Lockheed et équipé maintenant d'amortisseurs hydrauliques Lovejoy.

 

La poupe en étrave, forme très singulière associée au cintrage de la caisse rappelle l'esthétique profilée des canots automobiles de plaisance. Elle caractérise tous les speedsters de la marque, un traitement original imaginé par Al Leamy.

 

La nouvelle voiture, conduite à Daytona par Wade Morton, atteignit la vitesse de 108,4 miles à l'heure sur le mile lancé. On prétendit cependant, qu'en dépit des divers records établis, la Stutz, en utilisation courante, était en réalité plus rapide que l'Auburn. Il n'en est pas moins vrai qu'un roadster Stutz coûtait plus de 5 000 dollars alors que la plus chère des Auburn à huit cylindres dépassait à peine les 2 000 dollars, On ne sera donc pas surpris qu'en 1929 il s'en soit vendu plus de 22 000 exemplaires, Ce fut une année record pour les bénéfices et les résultats furent particulièrement positifs pour Cord lui-même, en lui permettant de fonder la Cord Corporation, réunion de diverses entreprises dont il s'était assuré le contrôle, avec, entre autres, la Lycoming Motors de Williamsport, la Limousine Body de Kalamazoo qui lui fournissait les carrosseries et, joyau entre tous, la société Duesenberg où devaient être construites les voitures les plus prestigieuses d'Amérique.

 

1931 Auburn 8-98A Custom Phaeton Sedan

 

Les effets de la dépression économique de 1929-1930 sur l'évolution des affaires de la société Auburn furent modérés après une diminution des ventes qui descendirent à environ 13 700 unités en 1930. La tendance se renversa très rapidement, permettant d'obtenir déjà en 1931 des bénéfices qui atteignaient le niveau record de 1929. Ce résultat fut obtenu par une décision audacieuse : on laissa tomber pour 1931 tous les modèles six cylindres qui avaient toujours constitué la base modeste du catalogue. En même temps, on suspendit également la fabrication du modèle de prestige 8/125, et ce choix parait plus difficile à justifier si l'on ne tient pas compte que tous les efforts de l'entreprise furent concentrés sur un seul modèle, le type 8/98. Il s'agissait d'une voiture compacte et solide de dimensions réelles inférieures aux précédentes,  si bien proportionnée qu'elle apparaissait plus grande. Dotée de tous les perfectionnements mécaniques des différents modèles qui l'avaient précédé, elle était en outre munie d'un dispositif de roue libre réservé jusqu'alors aux modèles de grand luxe d'autres marques. Le prix, très réduit, rendu possible par la grande série qui en avait été lancée et le fait que le producteur contrôlait pratiquement toutes les sources d'approvisionnement, incita les journaux d'affaires sérieux comme Fortune et Business Week à signaler le fait avec des commentaires élogieux.

 

1931 Auburn 8-98 Boattail Speedster

 

Les deux séries, Spécial et Standard, comprenaient chacune sept variantes dans une gamme de prix s'étendant de 945 dollars pour la version la plus modeste (sans roue libre) aux 1 395 dollars de la version la plus élaborée. L'année suivante vit l'inévitable entrée de l'Auburn dans la catégorie prestigieuse des douze cylindres et, encore une fois, le miracle des prix très bas se répéta.

 

 

Le coupé deux places, offert à 975 dollars, est resté dans toutes les mémoires comme le 12-cylindres le plus économique jamais commercialisé. Le moteur construit par Lycoming sur un projet de George Kublin, directeur technique de la société Auburn, développait 160 ch à 3 500 tr/mn avec un couple extraordinaire à bas régime, caractéristique de ce type de moteur. Les deux rangées de cylindres formaient entre elles un angle de 90° et les soupapes, disposées horizontalement, étaient commandées par un arbre à cames central. L'alimentation était assurée par deux carburateurs Stromberg inversés, et les deux collecteurs d'échappement, complètement séparés, aboutissaient chacun à leur propre silencieux. Parmi les particularités techniques intéressantes, on peut citer l'emploi d'un pont arrière à deux démultiplications sélectionnées au gré du conducteur par une commande située au tableau de bord. Pour limiter le prix de revient, la voiture avait été conçue de façon à réutiliser une grande partie des outillages mis en place pour les 8 cylindres. Les carrosseries, notamment, contenaient de nombreux panneaux communs aux voitures des catégories inférieures difficilement reconnaissables grâce à un habile assemblage. Mais curieusement, et malgré tous les présages favorables, l'année ne fut pas bonne pour l'entreprise et se solda par un bilan déficitaire. 

 

1932 Auburn 8-100A Custom Phaeton
1932 Auburn V12 160A Speedster
1932 Auburn V12 160A Custom Dual Ratio Phaeton Sedan

 

L'année 1933 fut encore pire avec une diminution du nombre des voitures produites qui passa de 11 000 à 6 000 seulement. Les causes réelles de cette chute ne furent jamais clairement identifiées. C'était peut-être la fin d'une époque. En 1934, le modèle à douze cylindres fut abandonné tandis qu'on reprenait une modeste production des voitures à six cylindres. Les prix furent encore abaissés en vain mais les ventes continuèrent à décroître.

 

1933 Auburn V12 Speedster

 

Tous ces revers pouvaient avoir une cause commune : le drame personnel de Cord absorbé par trop d'entreprises simultanées et obligé de se réfugier en Angleterre à la suite d'une menace de rapt qui n'a jamais été très bien éclaircie, et dont il semble qu'elle visait surtout ses fils. En l'absence de Cord, caché en Europe, la tâche de venir au secours de l'entreprise fut dévolue à Harold T. Ames, président de la société sœur Duesenberg et nommé pour l'occasion vice-président honoraire de la société Auburn. Si cette dernière n'était plus en mesure de produire le modèle de prestige à douze cylindres, le besoin subsistait d'une voiture de façade qui fit parler d'elle et qui étendit son prestige à tous les modèles du catalogue. 

 

1933 Auburn 8-105 Convertible Sedan - Photos : Darin Schnabel, RM Auctions

 

Pour mener à bien ce projet, H.T. Ames s'assura la collaboration de Gordon Buehring et d'August Duesenberg, respectivement ingénieur en chef et directeur technique de la société Duesenberg. Le résultat fut le speedster type 8/51 qui développait 115 ch en alimentation atmosphérique et 150 avec le compresseur embrayé. Essayée sur le mile, la voiture fit un temps correspondant à la vitesse de 104 km/h. Dès lors, chaque voiture fut munie d'une plaquette portant gravée la vitesse atteinte par le prototype lors de l'essai de réception. Quelques doutes s'élevèrent plus tard sur l'authenticité de ces essais, mais il est indéniable que ce modèle était en mesure d'atteindre et, dans certains cas, de dépasser la vitesse fatidique des 100 miles à l'heure (160 km/h). Les carrosseries furent tirées d'une série de voitures V 12, invendues, auxquelles on apporta un petit nombre de modifications à la partie arrière et au carénage du radiateur, de sorte que les frais d'outillage furent réduits au minimum. Une des caractéristiques les plus apparentes résidait dans l'emploi de tuyaux d'échappement extérieurs flexibles disposés de part et d'autre du capot. 

 

1934 Auburn V12 1250 Salon Dual Ratio Boattail Speedster

 

On rapporte qu'il aurait été construit presque 506 exemplaires de cette voiture de prestige vendue à perte. L'opération semble d'ailleurs justifiée par l'augmentation d'environ 20 % des ventes des modèles normaux, mais cette fois la relance ne fut pas suffisante en raison même d'une certaine concurrence interne. En effet, le lancement de la Cord 810, modèle révolutionnaire à traction avant, contribua à détourner l'attention de la nouvelle Auburn.

 

1934 Auburn V12 1250 Salon Phaeton Sedan - Photo : Simon Clay, RM Auctions

 

Errett Cord rentra aux Etats-Unis mais fut immédiatement l'objet de féroces expertises fiscales. En 1936, il ne fut produit que 4 830 Auburn. Ce devait être les dernières. En août 1937, Cord vendit ses propres parts majoritaires dans la Cord Corporation à deux groupes financiers dont l'un était dirigé par LB. Manning qui devint le nouveau président du holding. En septembre de la même année, Manning laissa entendre que la société Auburn allait renoncer à la construction des voitures pour se consacrer à la production de pièces détachées et d'appareils pour le conditionnement de l'air. C'est exactement ce qui se passa dans les mois suivants, Ainsi disparut cette marque qui connut plusieurs périodes fantastiques et, notamment, cet apogée qui marqua la fin des années vingt.

 

1936 Auburn 852 SC Convertible Coupe - Photos : Darin Schnabel, RM Auctions

 

Courageusement, quelques anciens employés du groupe vont remonter une structure à Auburn pour assurer l’entretien des anciens modèles et perpétuer l’esprit des marques Cord, Auburn et Duesenberg qui ont donné à cette ville ses lettres de noblesse. Ils en sauveront beaucoup d’une disparition prématurée. Et chaque année, depuis le début des années soixante, une grande manifestation rassemble dans la ville des milliers de collectionneurs venus de tout le pays.

 

1937 Auburn 852 SC Speedster